De la fausse petite faillite à la vraie grosse faillite

Pourquoi la Grèce ? Pourquoi fut-il décidé que la Grèce serait le premier pays menacé de faillite ? 

Les marchés ont un flair redoutable en même temps qu’une puissance de calcul incomparable. L’alliance de l’avidité absolue, de l’instinct de prédation et de la technique informatique lui aura permis de faire de la Grèce le premier état qui après les individus encouragés à s’endetter, fait les frais de leur machine à ruiner. La Grèce n’a pas été prise pour cible parce que son endettement représentait un véritable risque pour les bailleurs de fonds, ou parce qu’elle avait trompé le marché en truquant ses comptes (la Commission était « au courant » ainsi que la plus grande banque d’affaire américaine) mais parce qu’un homme, Papandréou, a eu la candeur de l’avouer, croyant ainsi assainir la situation et faire preuve de responsabilité. La faille était trouvée car il y avait désormais un semblant de raison et de justification « morale » à parier contre la Grèce. Les marchés ont d’autant plus besoin d’arguments rationnels et moraux pour pouvoir agir et être suivis, qu’ils sont irrationnels et immoraux. Ils se sont agrippés ensuite de toute leur force à cet embryon d’argument pour déchainer leur puissance de calcul sur un seul état qui bien que faisant partie de l’Union se trouve en sa périphérie tant géographique, qu’économique et culturelle. La cible idéale en somme, d’un point géostratégique. L’attaque, féroce, ne faisait que pourtant que répéter ce qu’il s’était passé quand des banques comme Lehmann Brothers s’étaient effondrées. On passait seulement à un plan supérieur où la capacité de destruction des marchés apparaissait bien plus clairement. On passait e la destruction économique à une destruction sociale.

Les marchés sans s’attaquer à des pays du noyau dur européen, lesquels auraient opposé sans doute beaucoup opposé plus de résistance, avait pourtant touché le talon d’Achille de l’Europe, ce qui lui permettrait de mettre à l’épreuve tout l’édifice, jouer de ces faiblesses et en retirer le maximum de profit. Car c’est à se moment là que la prophétie auto-réalisatrice, « la Grèce allait être en faillite », à bien eu lieu, avec l’aide de l’Union qui au lieu de protéger cet état membre l’a agoni de recommandations, menaces, ordres. 

  Le premier mouvement n’a pas été un mouvement de solidarité mais de désolidarisation immédiate, quasi mécanique. On croyait sans doute de cette manière circonscrire le problème, le cantonner à un seul pays qui s’est vu passer du jour au lendemain du paradis du surdéveloppement à l’enfer du sous-développement. Il fallait à tout prix éviter l’amalgame et tenter de sauver le reste de l’édifice. Car L’Europe à eu peur tout à coup de cette Grèce qui lui laissait entrevoir de ce qu’il pouvait lui arriver si les marchés lançaient son inquisition sur d’autres pays membres. Ce faisant ils ont fait entrer la maladie dans l’Europe. En culpabilisant la Grèce, en la jugeant là où les marchés n’avaient considéré que des chiffres, en interprétant les marchés qui n’ont ni morale, ni pensée, en introduisant de la raison et de la « morale » -les Grecs ont triché-, et donc en justifiant, même indirectement, l’attaque des marchés contre la Grèce, ils ont rendu potentiellement coupable et donc attaquable par l’inquisition financière les autres pays qui se trouvaient se trouvent ou se trouveront dans une situation jugée semblable. Car le cas grec fait déjà jurisprudence dans le tribunal de l’inquisition des marchés. 

 En avalisant l’attaque de cette manière l’Europe s’est placée volontairement et tout entière dans une position de cible potentielle, de « coupable » masochiste de la machine sadique des marchés. Bref l’UE a mis un doigt fatal dans l’engrenage de cette machine qui risque de la détruire à court ou moyen terme. Non par la faute des spéculateurs mais par la sienne propre.

La fausse petite faillite a accouché d’un risque de vraie grosse faillite. 

La mascotte indigne ou l’Orient démasqué

Mais il y a aussi peut être une autre raison qui l’a encouragée à ostraciser la Grèce, à en faire une victime expiatoire. La Grèce est un pays à part en Europe pour la raison qu’elle ne fait partie d’aucun bloc. Elle est « ambiguë ». Ni pays du bloc catholique méditerranéen, ni pays inféodé économiquement d’Europe centrale et orientale. Elle n’est pas le maillon faible économique mais le pays où il est donc le plus commode de frapper du fait d’un isolement relatif dans le dispositif européen. Il aurait été sans doute beaucoup plus difficile pour les marchés d’aller chercher la faille en Espagne ou au Portugal où ils auraient dû faire face à un bloc beaucoup plus compact, car faisant partie du cœur historique de l’Europe occidentale. 

Son entrée dans l’Union repose elle-même sur une ambiguïté fondatrice. Moins riche et développée que la Yougoslavie jusqu’au début des années 80, elle a pourtant eu l’honneur de rentrer dans la CEE, sans avoir de frontière commune avec cette dernière, ce qui était pourtant le cas de la Yougoslavie. En s’agrégeant la Grèce l’Europe s’est d’abord acheté à prix raisonnable un beau symbole, une mascotte qui lui donnait l’identité qui lui manquait, et plus qu’une identité une légitimité historique. En somme elle s’est acheté «sa » Grèce,  celle qui lui plaisait, qui la renforçait dans son narcissisme, cette Grèce antique dont elle prétend être l’unique héritière, comme si la sagesse, la géométrie, l’art grec, n’avaient pas exercé leur influence dans des zones plus lointaines, des terres d’Islam jusqu’à la Russie.

Si la Grèce a été donc acceptée ce n’est pas en tant que pays balkanique, ce qu’elle est pourtant tant du point de vue économique, linguistique et culturel, mais en tant que façade symboliquement utile. On ne cherchait donc pas à voir ce qu’il y avait derrière la façade, on ne s’y intéressait même pas. 

Et la Grèce sans doute pas dupe de ce malentendu lui a fait aussi payer comptant, ce qui a permis d’engraisser une oligarchie qui ne jure que par l’Europe, son « Europe », méprisant d’autant ses orientaux de compatriotes. Jusqu’à la vraie fausse découverte des comptes truqués. De mascotte la Grèce est redevenu un pays non-européen dont tous les autres pays veulent absolument se démarquer. Son « Orient » a été démasqué. Tout d’un coup en Europe plus personnes ne veut être assimilé aux Grecs. En installant la peur, relayée par les instances européennes, les marchés ont enclenché les prodromes de la division. Désormais les états se méfient les uns des autres comme l’avaient fait les banques entre elles. Tout le monde, Portugais, Espagnols, Français même, se demande avec anxiété s’il est Grec, s’il pourrait être assimilé au cas grec par les marchés. « On est pas comme la Grèce » pouvait-on lire à répétition dans les journaux portugais, espagnols de ces pays, au début de la crise. Cette affirmation s’est ensuite changée en question « sommes-nous comme les Grecs ? ». Et on se rassure ensuite en répondant que non, décidément on n’est pas comme la Grèce, chiffres, raison, « Occident » à l’appui. Reniant sa mascotte l’Europe a cessé d’être grecque. Ce faisant elle légitime par avance une attaque des marchés qui auront décidé de leur côte, fort de la jurisprudence grecque, que tel ou tel état est dans la situation de la Grèce, que tel ou tel état est « grec ». 

Le plus effrayant dans l’histoire est qu’il n’y avait pas d’issue. Si l’Europe n’avait pas aidé la Grèce sa monnaie était menacée, en l’aidant elle ne fait qu’user inutilement ses cartouches car le problème n’a fait que se déplacer d’un pays vers un autre. Au moment même où elle payait pour la Grèce en lui demandant d’écrasantes contreparties qui ne peuvent que la saigner à long terme, d’autres « failles » apparaissaient dans le bloc méditerranéen, d‘autres « Grèce ». 

Si l’Europe n’a pas le choix, étant donné que sa nature purement financière et néolibérale la laisse totalement impuissante, et irresponsable, face au problème, le choix est bien du côté de la Grèce à laquelle il reste la possibilité sortir de cette relation sadomasochiste le plus rapidement possible, à s’ostraciser volontairement en abandonnant l’Euro. 

Après ce blitz occidental dont la violence n’est comparable qu’à la virée des croisés sur Byzance à l’orée du beau 13ème siècle, elle peut encore se tourner vers le Levant, russe e turc, après avoir clairement reconnu que l’Occident n’a jamais accepté la Grèce réelle, mais bien la Grèce fantasmée, celle de l’antiquité dont elle s’est servie comme d’une mascotte destinée à pallier une béance identitaire. 

Le paradoxe du surveillant malhonnête 

 Les marchés ont trouvé une faille, l’Europe s’est désolidarisée de sa mascotte en pensant ainsi circonscrire le mal. Au lieu de s’en protéger elle l’a fait entrer dans l’édifice tout entier. Après la Grèce c’est elle maintenant qui se retrouve sous surveillance. Et elle aura beau prétendre se surveiller elle-même, cela n’empêchera pas les marchés de lui faire comprendre le moment venu, qui surveille, c'est-à-dire qui décide. Pire elle commence à se regarder avec les yeux du marché. Cette Europe là n’est menacée par aucun cheval de Troie, anglais ou autre. Elle est devenue son propre cheval de Troie. 

Quelle étrange situation cela serait que celle où on serait placé sous la surveillance et le contrôle d’une personne qui, feignant d’avoir peur qu’on lui prenne un argent qui ne lui appartient pas, souhaite en fait vous prendre le vôtre et qui vous dirait : attention vous avez intérêt à être honnête et transparent, selon notre définition -foncièrement malhonnête de l’honnêteté et de la transparence - car, si vous ne l’êtes pas on vous prendra votre argent ! C’est- à dire notre argent.  Et c’est pourtant le cas de l’Europe sous surveillance des marchés. Ou plutôt des peuples européens sous surveillance des marchés : Grecs d’abord, puis Roumains, Espagnols, Portugais, en attendant Italiens, Français, Irlandais, Belges.

Ce que les marchés, et maintenant les instances européennes qui les relaient par manque de responsabilité, entendent par honnêteté et transparence c’est bien sûr : austérité, rigueur, pauvreté volontaire, bref un immense et terrible masochisme de masse, autodestructif et sans issue, que l’on voudrait faire passer pour du réalisme. «  si vous ne vous appauvrissez pas, on vous attaquera et vous vous appauvrirez ». Les peuples doivent s’appauvrir de manière à ce que les marchés puissent continuer à fonctionner, c'est-à-dire s’enrichir, comme cela a été le cas avec la Grèce, autrement les marchés les attaquent et s’enrichissent aussi. 

 Pensant impressionner les marchés les instances de l’Union européenne viennent de mettre sur la table la plus grosse somme qu’elles n’aient jamais réunie dans son histoire. C'est-à-dire qu’elle vient d’ajouter à la somme que les marchés peuvent lui rançonner en attaquant ses membres. En voulant dissuader les marchés c’est leur convoitise, leur instinct de prédation, et leur puissance de calcul qu’elle a exacerbés. En acceptant la culpabilité de la Grèce, en donnant raison aux marchés, elle a attrapé la maladie instillée par les marchés. On pourrait croire que l’Union européenne est masochiste pour se mettre volontairement ainsi dans une situation de cible, de victime potentielle. Mais non, elle est tout simplement irresponsable. Et comme toute personne irresponsable elle rejette la responsabilité de manière sadique sur les personnes, ici les peuples, dont elle est supposée avoir la garde. C’est eux qui vont devoir payer, ce sont désormais eux les responsables, eux qui devront affronter masochistement la machine sadique des marchés en étant certains d’avoir tout à perdre dans tous les cas, car les marchés sont l’étalon même de la réalité, et que l’a réalité veut qu’ils s’enrichissent. 

Un peuple peut être masochiste s’il a quelques raisons, même fantasmées, à cela. Il n’en a désormais plus, à cause de la folie des marchés qui se pensent et sont pensés comme unique réalité, unique raison. Si les choses continuaient ainsi le masochisme de masse pourrait se transformer rapidement en un sadisme de masse.